• Printemps éternel

    Merci à No¨elle qui m'a inspirée ce texte

     

    Le feuillage à chaque printemps revient nous cacher l'horizon. (La beauté du diable, Aragon) Mais quel horizon ? Sans doute l'horizon des souvenirs parfois douloureux comme le rappel d'un amour déchiré. Mais avec le temps, comme dans la chanson de Léo Ferré, tout s'en va, et la douleur s'érode peu à peu. Les pierres acérées, les silex taillés deviennent de petits galets qu'on tient dans la paume de la main. Pierres ponces de la douce peine qui peu à peu remplace les souffrances acérées d'un vécu douloureux.

    Ainsi va parfois la vie, qui de souffrance en souffrance, de génération en génération, amène peu à peu sur les berges de la mélancolie, dans l'estuaire du silence. De l'autre côté une rive qu'on n'atteindra jamais plus, comme le souvenir d'un amour à jamais rompu par les accidents de l'existence.

    Les gares le matin ont ce goût là : celui du café froid, celui des trains ratés la veille qu'on aurait pu prendre, ces trains qui nous auraient amenés vers d'autres quais, d'autres vies, mais qui ne partiront jamais plus. Ils laissent d'abord place au rêve persistant, le temps de l'illusion, le temps où l'on se dit « cela n'est pas vrai », le temps des « ça n'est pas possible ». Le temps où la neige recouvre le sol.

    Mais il est un temps où la neige fond et laisse place aux prairies brûlées par le gel : l'herbe jaune, et la pourriture du sol de l'entre deux saisons. C'est le temps de l'effroi, où la réalité du vide vient se mettre à nu au bord de la falaise. Le brouillard se lève et derrière, il n'y a plus rien.

    Or, le temps vécu passe par là, et comme le dit le poète, « le feuillage à chaque printemps vient nous cacher l'horizon ». Ainsi, la prairie brûlée par le gel rend son humus fécond pour d'autres pousses, et la réalité du quotidien appelle d'autres racines, profondes et enfouies à affleurer du sol.

    À travers les feuillages, les anciens paysages, prennent les couleurs d'aquarelles, d'estampes pastelles, de cartes postales jaunies, de photos sepia qu'on ose ressortir de leur boîte pour regarder derrière soi ce qui, quelques temps auparavant était de l'ordre de l'impossible. Alors, comme le vin qui a vieilli grâce aux nobles pourritures, les souvenirs remontent de la cave et distillent leur goût sur les papilles en éveil dans l'instant vécu, ici et maintenant. La contemplation des feuilles printanières et le vent qui les meut peut à nouveau émouvoir et faire bouger le paysage intérieur. Ainsi, les plaines fleuries pourront affronter les feux de l'été, et goûter enfin aux fruits mûrs de l'automne qui n'auraient pu voir le jour sans les glacis de l'hiver.

    Puis plus tard, le vent emportera les feuilles, à l'automne, et les fruits rejoindront l'humus pour féconder d'autres printemps, d'autres vies, d'autres bourgeons.


  • Commentaires

    1
    alain
    Vendredi 6 Mars 2015 à 21:33
    Les majestés, les arbres, nappent de kilos d'humus les terres...quelles tartines de vies ! Et dessous, les racines en offrent tout autant !
    2
    Samedi 7 Mars 2015 à 13:05

    Ainsi en va t-il de nos vies, cette souffrance aigüe frangée d'écume d'amertume fait place aux meilleurs souvenirs, aux cadeaux de l'existence qui sont autant de terreau pour les beaux jours à venir...

     

    tanagra 

    3
    Samedi 7 Mars 2015 à 15:11

    merci à tous les deux de votre visite dans ces paysages intérieurs.

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